Qu’est-ce qu’OpenType ?

Depuis que j’ai entendu parler d’OpenType en 1997, le sujet me fascine. Ces dernières années, particulièrement sur la liste InDesign francophone, j’ai été amené à répondre à de nombreuses interrogations venant de graphistes et de professionnels de l’impression.

N’étant pas satisfait de la plupart des documents d’introduction que l’on peut lire sur le sujet (spécialement pour les textes en français), j’ai écrit le présent article. J’espère qu’il constituera pour ses lecteurs l’introduction qui démystifiera le sujet.

Les notions importantes

Pour bien comprendre la suite, il faut préciser certaines notions fondamentales d’ Unicode, la norme de codage universelle des langues du monde : les notions de caractères et de glyphes .

Pour parler rapidement on pourrait dire qu’il s’agit de distinguer entre le fond et la forme d’une lettre : « a », « a italique » et « a gras » sont trois glyphes du caractère « a minuscule ». La ligature « fi » est le glyphe des caractères « f » et « i ».

Dans une application qui ne distingue pas entre caractères et glyphes, comme Microsoft Word (pour l’écriture latine), voici ce qui se passe : au lieu de considérer que la ligature « ffi » est une façon de dessiner un f, un autre f puis un i, Word la traite comme un caractère et donc il ne voit plus « efficace » comme e f f i c a c e mais comme e ffi c a c e. Le correcteur orthographique et grammatical signalera une faute, la fonction rechercher-remplacer ne marchera plus et la coupure automatique ef-ficace n’est plus possible.

Dans une application distinguant entre caractères et glyphes, la ligature « ffi » dans efficace est présente à l’affichage et à l’impression, mais en interne, les outils de correction, de remplacement et de césure voient toujours les lettres séparées.

Bien entendu, on peut se passer des ligatures et autres fioritures typographiques dans un imprimé courant, mais dans certaines langues elles sont indispensables : en arabe par exemple, la plupart des caractères ont quatre glyphes au moins (position isolée, position initiale, position médiale, position finale).

Unicode ne suffit pas pour offrir cette nécessaire séparation des glyphes et des caractères : il faut un système de gestion des glyphes au-dessus d’Unicode. Apple a d’abord créé TrueType GX (qui est devenu AAT), Microsoft a créé TrueType Open (devenu OpenType).

Au commencement

Apple et Microsoft ont tous deux des droits sur le format TrueType (pour dire les choses diplomatiquement…). Chacun a, de son côté, cherché à étendre ce format.

  • Apple dans sa recherche d’un nouveau système d’exploitation, Copland, a inventé l’extension TrueType GX. Il s’agissait d’étendre le format TrueType avec un système de remplacement de glyphes (ligatures, petites capitales, chiffres elzéviriens…). Copland a échoué mais TrueType GX a survécu et s’est réincarné en AAT (Apple Advanced Typography), qu’Apple a lié dans Mac OS X avec le système typographique hérité d’OpenStep. C’est AAT qui permet les effets typographiques évolués qu’on peut voir dans TextEdit ou Keynote avec des fontes comme Apple Chancery, Hoefler Text, Skia ou Zapfino et la palette typographique (cf. Advanced Typography in Mac OS X, p. 7).
  • Microsoft a surtout cherché un mécanisme capable de rendre correctement les langues à écritures dites complexes : l’arabe et les langues indiennes, les langues d’Extrême-Orient. Ce fut TrueType Open, là aussi une extension du format TrueType. Non que des fonctionnalités typographiques évoluées pour l’écriture latine soient impossibles avec TrueType Open, mais ce n’est pas dans ce domaine que porta l’effort principal de Microsoft.
    Adobe approcha Microsoft et en 1996, les deux éditeurs annoncèrent la version 2 de TrueType Open, connue sous le nom d’OpenType. La grande nouveauté était que l’on pouvait désormais choisir le format du contour des caractères : soit des courbes TrueType comme avant, soit des courbes PostScript – mais pas les deux en même temps (en quelque sorte, il s’agissait de placer une fonte PostScript dans l’enveloppe d’une fonte TrueType). Adobe renouvela aussi l’intérêt envers les possibilités d’OpenType pour l’écriture latine.

Il est à noter que, jusqu’à Mac OS X 10.4 (« Tiger »), aucun système sous Windows ou Mac OS n’a géré AAT et OpenType à la fois : comme il ne s’agit que d’extensions, le fonctionnement basique des fontes n’est pas altéré, mais les fonctionnalités évoluées sont inaccessibles. Ce qui explique que les ligatures contextuelles de la fonte Zapfino fournie avec Mac OS X sont à insérer manuellement dans InDesign, alors qu’une application aussi trompeusement simple telle que TextEdit les obtient automatiquement : InDesign ne reconnaît que les extensions OpenType, et TextEdit ne reconnaît que les extensions AAT.

NB : ceci n’est plus tout à fait vrai depuis Tiger. Sous ce système, les principales fonctionnalités OpenType sont converties à la volée en fonctionnalités AAT. Ainsi, tout logiciel compatible AAT sous une version antérieure de Mac OS X est maintenant aussi compatible OpenType.

Les fonctionnalités typographiques évoluées

C’est l’intérêt principal d’OpenType à mon sens : la gestion de la belle typographique s’en trouve transformée. Beaucoup de logiciels typographiquement pauvres, sans compter le manque de culture typographique des utilisateurs, ont donné une vision tronquée de la typographie : les lettres supérieures et les petites capitales sont obtenues par anamorphose, les ligatures sont inconnues, etc. Pourtant, de même que le vrai italique n’est pas un romain oblique ou que le vrai gras n’est pas seulement plus épais, les vraies petites capitales ne sont pas des capitales plus petites, les lettres supérieures (et les exposants et indices en mathématiques) ne sont pas des lettres rapetissées en haut de la ligne : le dessin de la lettre change dans tous ces cas. Jean Méron a d’ailleurs parfaitement traité le sujet ; j’invite le lecteur désireux d’en savoir plus à lire son Qualité & Typographie .

Auparavant les bonnes fontes avaient une variante Expert pour les ligatures (au-delà de fi et de fl), les exposants et les fractions et une variante SC/OSF pour les petites capitales et les chiffres elzéviriens. Si cette dernière n’avait pas une gestion trop compliquée (pas de codage différent des autres fontes), le codage particulier des variantes Expert les rendait difficiles à manier. De plus, un choix de deux variantes seulement limite les possibilités typographiques. Certaines fontes ont certes eu plus : ainsi Adobe Poetica a rassemblé jusqu’à 24 variantes, mais la gestion en devient un véritable casse-tête, sans parler de la difficulté à établir des tables de crénages pour des fontes contenues dans des fichiers différents. Ces fontes étaient donc d’usage complexe et représentaient un coût supplémentaire : peu les connaissaient, et moins encore les utilisaient.

OpenType simplifie tout cela : tous les glyphes alternatifs sont contenus dans la même fonte (on garde toutefois les distinctions classiques : romain, italique, gras…). Il devient aussi facile d’utiliser des ligatures ou des petites capitales que d’appliquer de l’italique.

La compatibilité multiplateformes

Un effet de bord apporté par OpenType est la compatibilité des fontes entre Mac OS et Windows : une fonte OpenType doit fonctionner comme on l’attend d’un système à l’autre.

La première colonne présente le format, les quatre colonnes suivantes indiquent si une fonte à ce format va fonctionner correctement sous le système d’exploitation mentionné. On peut d’ailleurs voir que d’un côté les vieux systèmes Mac OS et Windows d’ancienne génération et de l’autre côté les systèmes récents ont plus en commun qu’une division entre Mac OS et Windows.

Les deux dernières colonnes indiquent des moyens de pallier aux limitations d’un système d’exploitation : la colonne ATM indique si ATM (Light ou Deluxe, dernière version) peut palier aux carences des systèmes d’exploitation d’ancienne génération, la colonne Dossier Fonts Adobe indique si Photoshop (v. 5.5 et plus), Illustrator (v. 9 et plus) et InDesign peuvent gérer les fontes pour leur propre compte si on les place dans leur dossier Fonts ou dans le dossier Fonts commun aux applications Adobe.

À noter toutefois qu’ATM n’offre pas de support Unicode, et n’offre donc que la plage des « 256 » premiers caractères.

Comparaison de compatibilité
Format Mac OS 7, 8, 9 Mac OS X Windows 95, 98, ME, NT 4.0 Windows 2000, XP, Vista, 7, 8 ATM Dossier Fonts Adobe
TrueType Mac (format classique ou .dfont) oui oui non non non

version Mac : oui

Version Windows : non

Type 1 Mac (y compris MultiMaster) non oui non non

version Mac : oui

version Windows : non

version Mac : oui

Version Windows : non

TrueType Windows (OpenType variante TrueType) non oui oui oui non oui
Type 1 Windows (y compris MultiMaster) non non non oui (sauf MultiMaster)

version Mac : non

version Windows : oui  *

oui
OpenType (OpenType variante PostScript) non oui non oui oui  ** oui

* ATM ne fonctionne pas sous Windows Vista ou 7.

** Toutefois une fonte OpenType voyageant de Windows à Mac OS peut perdre ses attributs type et créateur, qui sont nécessaires à ATM pour les utiliser. Adobe fournit un petit utilitaire pour rétablir les indicateurs perdus.

Comme on le voit, la compatibilité multiplateformes des fontes OpenType PostScript – OpenType CFF comme les appelle maintenant Adobe – est la plus large qui soit.

La compatibilité avec les RIP

Une fonte OpenType dans un flux d’impression ou incorporée dans un fichier PDF redevient ce qu’elle est à la base : une fonte Type 1 ou une fonte TrueType. Il n’y a donc pas en théorie d’incompatibilité particulière de ce côté-là. Toutefois, Adobe conseille d’utiliser les pilotes PostScript les plus récents et un RIP PostScript de niveau 1 est officiellement non supporté.

La compatibilité avec les logiciels

Qu’est-ce que ça veut dire quand une application dit « supporter » les fontes OpenType ? Tout d’abord, pour les applications ayant une gestion un peu particulière des fontes (c’est le cas de beaucoup de logiciels de PAO), un nouveau format ne va pas de soi. On peut d’ailleurs caractériser trois degrés de support (les exemples cités ne sont valables que pour l’écriture latine) :

  • La fonte apparaît dans le menu Polices de l’application, les fonctions de base sont assurées (exemple de ce degré de support : Quark XPress 6.5, Microsoft Office – avant la version 2003 pour Windows – pour les fontes OpenType PostScript).
  • Tous les caractères Unicode de la fonte sont accessibles dans l’application (exemple : Microsoft Office 2003 ou 2007).
  • Les fonctionnalités OpenType de la fonte sont partiellement ou totalement activables dans l’application (exemples : Mellel, InDesign 1.0 et +, Photoshop 6 et +, Illustrator CS, Flash CS 4 et +, Quark XPress 7 et +, Microsoft Office 2010 ou 2011).

OpenType « Pro » ?

Une image sous Photoshop peut avoir 16 bits par couche, est-ce à dire que toutes les images sorties de Photoshop ont 16 bits par couche ? Certainement pas. Pour OpenType, c’est pareil : le format ouvre de grandes possibilités, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont forcément exploitées.

Ouvrir une fonte Type 1 sous FontLab et l’exporter au format OpenType prend quelques secondes – le résultat n’est pas forcément mauvais (sans toutefois un succès automatique garanti) mais on n’a pas gagné grand-chose (si ce n’est une compatibilité multiplateformes supérieure). De même, la définition d’une fonte OpenType peut très bien s’appliquer aux banales fontes TrueType fournies avec Windows. Car c’est un format dont les principales caractéristiques sont potentielles :

  • 65 536 glyphes : c’est la limite supérieure, aucune fonte OpenType n’en a autant, et aucune n’est obligée d’avoir plus de glyphes qu’une fonte Type 1.
  • Des fonctionnalités typographiques OpenType : leur présence n’est pas obligatoire, ni leur étendue. De plus, on peut en faire pour une écriture (comme l’écriture arabe) et pas pour un autre (comme l’écriture latine) – c’est le cas de plusieurs fontes Microsoft.
  • Les contours PostScript : pas obligatoires, des contours TrueType suffisent.

On comprend que certains aient cherché à séparer le bon grain de l’ivraie en appelant les fontes OpenType les plus riches des « OpenType Pro ». En effet, quand Adobe a converti sa typothèque au format OpenType, les fontes ont été renommées avec soit le suffixe « Std », soit avec le suffixe « Pro ». Ce qui a engendré bien des confusions : ces qualificatifs n’ont pas séparé d’un côté les fontes « pauvres » et les fontes « riches ». Des fontes qui au format Type 1 avaient des variantes SC/OSF (>petites capitales & chiffres elzéviriens) et Expert (ligatures, fractions, exposants) sont devenues des fontes « Std », d’autres des « Pro ».

Certes, les fontes Adobe « Pro » sont presque toutes riches en fonctionnalités OpenType, couvrent des besoins linguistiques étendus et sont bien sûr au format PostScript. Mais cela ne signifie pas que les « Std » sont forcément pauvres ! Par exemple, Dante Std, Fairfield Std, Poetica Std sont plus riches en fonctionnalités OpenType que Trajan Pro !

Pourtant, nulle part dans le standard OpenType on ne parle d’OpenType Pro. En fait, c’est juste un choix marketing d’Adobe, malheureusement assez mauvais, qui est censé désigner ainsi des fontes couvrant au minimum les jeux de caractères Adobe pour les langues d’Europe occidentale, d’Europe centrale et baltes (croate, estonien, hongrois, letton, lituanien, polonais, roumain, slovaque, slovène, tchèque) et le turc. Toutefois, les rares fontes OpenType avec contours TrueType de la typothèque Adobe (la collection WebType) portent aussi le qualificatif de Pro, sans le mériter d’après le critère précédent…

Des responsables d’Adobe ont reconnu l’erreur et la confusion engendrée, avec peut-être à la clef une révision en profondeur des noms des fontes lors de la prochaine version du Font Folio.

De même, pour les fonderies ayant adopté ce qualificatif de « Pro », il faut se renseigner avant pour savoir ce que l’éditeur a mis derrière…

Les autorisations d’insertion

À la différence des fontes PostScript Type 1, le format TrueType prévoit de définir les règles de propriété voulues par le créateur de la fonte. Le format OpenType en hérite donc. Quatre degrés de droits sont donc attribués à la fonte (source : Wikipédia) :

  • Installable embedding allowed : vous pouvez inclure la fonte dans le document et l’installer définitivement sur la machine cible.
  • Editable embedding allowed : vous pouvez inclure la fonte dans le document et l’installer temporairement sur le récepteur.
  • Print & Preview embedding allowed : vous pouvez inclure la fonte dans le document et l’installer temporairement sur le récepteur, le document étant en lecture seule.
  • Restricted licence embedding : vous n’avez pas le droit d’inclure la fonte dans votre document.

C’est donc un aspect nouveau à prendre en compte si vous n’aviez travaillé avant qu’avec des fontes Type 1. Les logiciels Adobe, comme InDesign par exemple, respectent ces droits lors de l’impression d’un fichier PostScript ou de l’exportation au format PDF.

Adobe et Microsoft spécifient pour leurs fontes Editable embedding allowed (même parfois Installable embedding allowed pour Microsoft – Adobe et Microsoft sont deux éditeurs de logiciels permettant l’incorporation des fontes et la création de formulaires…). D’autres fonderies (y compris les fontes qu’Adobe diffuse sous licence) n’autorisent que Print & Preview embedding allowed (Restricted licence embedding est heureusement plutôt rare : il empêche l’incorporation de la fonte).

Où trouver des fontes OpenType ?

Les applications Adobe sont graduellement fournies avec un nombre plus important de fontes (Adobe Reader et Acrobat depuis la version 6, InDesign depuis toujours, Illustrator depuis la version CS), ce qui amène la Creative Suite d’Adobe à apporter plus d’une quarantaine de fontes OpenType, totalisant 212 graisses et styles différents.

Pour aller plus loin

Le lecteur qui m’aura suivi jusque-là aura peut-être envie d’approfondir le sujet. Voici quelques pistes :

  • FontLab est un éditeur de fontes qui gère tous les formats modernes : Type 1, MultiMaster, TrueType, OpenType. Il est fourni en version de démonstration (en anglais) illimitée dans le temps (seulement limitée à l’enregistrement et l’exportation) : idéal pour en apprendre plus sur les fontes en regardant ce qu’elles ont dans le ventre.
  • Fontes & codages de Yannis Haralambous (ISBN-13 : 978-2-84177-273-5).
  • Le site de Microsoft Typography est une référence, assez riche en documentation.
  • La liste OpenType (pour s’inscrire : subscribe-opentype@indx.co.uk) est le meilleur endroit pour se tenir au courant du standard et de ses évolutions. Tous les noms qui comptent dans le domaine, que ce soit d’Adobe, de Microsoft, d’Apple, de Tiro ou d’ailleurs, sont inscrits sur la liste. Les débutants sont bienvenus, mais il faut un minimum de connaissances ou d’expérience en création de fontes pour pouvoir suivre les débats. Échanges en anglais.